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L'homme en amour - Lemonnier

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Je ne me rendais pas compte encore de mon mal
il habitait aux racines de ma vie
Il parcourait mes moelles comme la bactérie des ferments aigris
comme les mortels virus mêmes de l'amour

 

 

 

Extrait de L'homme en amour, Camille Lemonnier, 1897:

 

Un flot, après un peu de temps, la jeta devant moi : elle tournoyait au bras d'un masque déguisé d'un maillot d'athlète ; il la pressait sur sa poitrine et la soulevait de ses bras noueux. Elle passa et me jeta à travers les trous de son loup un extraordinaire regard. Deux fois l'orbe de la valse, par-dessus le mur ardent de la cohue, tourna son nocturne visage de velours de mon côté et le même regard lourd et magnétique se posa sur le mien, puis disparut dans l'immense sautèlement ridicule, comme si cette multitude dansait sur des tôles enflammées.

[...]

Je ne me rendais pas compte encore de mon mal : il habitait aux racines de ma vie. Il parcourait mes moelles comme la bactérie des ferments aigris, comme les mortels virus mêmes de l'amour. Pourtant le germe n'en fut pas en moi natif ; il me vint de ma virilité déviée, de l'excès de ma sensibilité morbide.
Si, tout enfant, je n'avais pas ignoré les jeux avec les filles de mon âge, l'innocente sympathie qui prépare aux mûres inclinations, si plus tard on ne m'avait inoculé les fausses pudeurs et la honte des sexes, j'aurai choisi une femme selon mon cœur, ma nature ardente se fût canalisée sous l'arche du mariage. Mon mal indubitablement se proposa la perversion d'un morbide entraînement vers l'inconnu de l'être féminin. Et je le subissais, je ne trouvais point de recours dans ma volonté. Privé de ses prophylaxies aussi bien que de moyens curatifs, il me fut impossible de conjurer ce qui à la longue me supplicia à l'égal d'une cruelle hallucination.
Avec l'âge aussi s'exaspérait l'étrange tourment physique, la vibration électrique qui, aux approches de la femme, me vrillait les fibres.
Cependant je croyais la connaître à présent ; je ne connaissais que la douleur de la sentir séparée de moi par les infinies barrières du péché et des casuistiques sociales. J'étais bien plus seul depuis qu'elle m'avait été révélée.
Elle et moi allions par des chemins opposés.

[...]

J'avais le sentiment que mes globes oculaires étaient projetés hors de ma face, eux-même effroyablement dilatés, pareils à des caïeux germés. Cependant son visage demeurait froid comme si elle eût été habituée à la passion des hommes, et elle continuait à épancher sur moi la ténèbre sans remous et sans pensées de ses yeux comme un Styx. Je ne souffrais pas, je ne sentais plus le vrillement qui, près des autres femmes, m'infligeait le supplice d'un rouet aux pointes de feu pénétrant mes os ; j'étais une chose morte emportée dans un courant.

[...]

Aude qui m'empoisonnas avec des philtres plus ardents que les asphaltes, sucs des âcres colchiques et des torpides belladones où tu mis macérer, pour en exagérer les subtils venins, le sang et les feux des damnables joyaux de ton corps, oui, ton masque encore, après ce temps, simulacre de ton nocturne rire en velours, me suggère je ne sais quel équivoque ornement, ironique et funèbre, sournois et homicide, dont s'allégorise le pontificat de la femme.

 

 

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L'homme en amour

Camille Lemonnier

2003 (écrit en 1897)

Séguier

 

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